SANTÉ À VOIX HAUTE N°96 - JUIN 2026
À partir du 2 novembre prochain, 3 700 internes de médecine générale (IMG) vont intégrer une quatrième année d’études, pour une phase dite de consolidation, avec notamment l'objectif d’attirer les jeunes médecins vers les zones moins bien dotées. Mais les hôpitaux font également partie des choix des internes.
On les appelle les Dr juniors*, ces internes en médecine générale qui vont intégrer, à partir du 2 novembre, leur 4ème année d’internat, alors que jusqu’à présent leurs études s’arrêtaient au bout de 3 ans. Ce rallongement des études ne fait pas que des heureux car les études médicales sont longues, très longues. Après 10 ans d’enseignement supérieur, les « jeunes » médecins, âgés de 27 ans ou plus ont déjà une vie maritale, voire des enfants et ne souhaitent pas forcément retarder leur projet d’installation. Mais la démographie médicale des médecins généralistes est très préoccupante, et la pression politique très forte pour inciter les jeunes médecins à s’installer dans les zones moins bien dotées. Le lancement de cette réforme se télescope d’ailleurs avec l’examen d’une proposition de loi sénatoriale dite PPL Garot, déposée par des dizaines de parlementaires, afin de réguler l’installation des médecins libéraux.
Cette quatrième année, dite de consolidation, est décomposée en deux semestres, comme pour l’ensemble des années d’internat. Les étudiants doivent consacrer 4 jours par semaine à leur stage, le cinquième étant réservé à leurs travaux universitaires ou à des travaux personnels. Ils ont également la possibilité de n’effectuer que trois jours de stage, en consacrant la quatrième à une journée dite territoriale ou de soins ; CPTS**, PMI, EHPAD, coordination, prévention.
Comme pour les années précédentes, les internes vont passer l’essentiel de leur année en stage, dans un cabinet médical ou un centre de santé, mais aussi en milieu hospitalier. C’est le paradoxe de la formation en médecine générale ; les 3 700 spécialistes formés chaque année n’exerceront pas tous cette spécialité. La Dr Rousseau, enseignante de médecine générale à Nantes-Université, indique que, « parmi les la centaine d’étudiants admis en 4ème année, 22 ont déjà exprimé le souhait d’une dérogation pour effectuer de préférence un stage hospitalier » ... « car Le libéral n’a pas la côte » ... "la plupart de mes étudiants (70 à 80 % sont des étudiantes), ne souhaitant pas exercer en libéral". Dans un système de santé très hiérarchisé, entre spécialités médicales, entre professions médicales, et entre « la ville » et l’hôpital … exercer en milieu hospitalier peut apparaître plus « sécurisant » en matière de parcours de vie, tout en offrant plus de « prestige social ». À l’hôpital, le Dr Junior peut avoir un avis senior rapidement en cas de problème, et le plateau technique (biologie médicale, imagerie) est immédiatement accessible. Ce n’est pas le cas dans un cabinet médical.
Pour attirer malgré tout les Dr juniors vers les zones prioritaires à l’installation (ZIP), une prime complémentaire de 1 000 € par mois leur est versée, en sus du salaire fixe (2375 € brut) + la prime d’autonomie (833 €), + la prime forfaitaire liée à l’activité (83€) (voir tableau ci-dessus).
L’augmentation de 20 % des effectifs de l’internat de médecine générale suscite quelques inquiétudes, notamment pour les Départements universitaires de médecine générale (DMG), qui fonctionnent déjà avec des effectifs réduits, rapportés au nombre d’étudiants.
La réussite de cette réforme dépend également de l’engagement des Maîtres de stage des universités (MSU), qui doivent accueillir les internes à partir du mois de novembre. Ils sont déjà nombreux à accueillir des internes en début d'internat, mais la réforme nécessite d’aller chercher des candidats supplémentaires, notamment dans les zones les moins bien couvertes. Une prime de 800 € par étudiant est prévue également pour les MSU qui accueillent des Drs junior dans les ZIP, en sus de leur rémunération (voir photo ci-dessous).
« Nous avons réuni les représentants des internes dès la publication de l’arrêté qui a institué cette quatrième année, en 2023. Le résultat est là, avec une centaine de terrains de stages déjà agréés. Cela devait permettre d’accueillir les 90 étudiants concernés en novembre prochain, même si tous les détails pratiques ne sont pas encore réglés », nous confirme le Dr Rosalie Rousseau qui se félicite du succès rencontré par la journée de formation organisée le 4 juin, avec les MSU de Loire-Atlantique et de Vendée (voir photo ci-dessus). La situation nantaise n’est pas forcément représentative de l’ensemble des facultés de médecine, « Seulement 50% des départements de médecine générale ont déclaré disposer d’un nombre suffisant de stages ambulatoires en mai », indique la présidente de l’Isnar-IMG, syndicat des IMG, Atika Bokhari, et « dans certaines circonscriptions, Lille, seulement 20 % des stages sont offerts pour le moment ».
Mais l'opposition à cette 4èmme année est forte comme celle du syndicat « Jeunes Médecins » et un collectif d'internes qui ont mis en ligne une cagnotte pour financer un le syndicat des IMG a contribué à une réflexion (2021) pour que cette année supplémentaire aide véritablement les internes à s’installer, avec un contenu tourné vers l’ambulatoire. Pour Atika Bakhari, présidente de l’Isnar-IMG. « En réalité, notre statut a changé depuis la publication de la loi de financement de la sécurité sociale 2023, qui a institué cette quatrième année d’étude. Désormais, nous ne sommes plus des étudiants, mais une composante de l’offre de soins, et ce sont les parlementaires qui votent la loi qui déterminent notre avenir » … « Ce qui devait être une année d’étude et de consolidation, devient une contribution pour lutter contre les déserts médicaux, et consolider … l’offre de soins. Avant on parlait de sujets comme le contenu pédagogique, les violences contre les soignants. Maintenant on n’a pratiquement plus de contacts avec le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, notre interlocuteur quasi unique étant la Direction générale de l’offre de soins ; tout est dit ». « Notre souhait était également de bénéficier d’informations pour faciliter notre installation en libéral (nomenclature cliniques, comptabilité, problèmes juridiques et de droit du travail … Mais, sous la pression des CHU et des Doyens, il a été décidé que les internes de 4ème année restent entièrement dans le giron des CHU, au détriment de l’insertion dans les équipes de soins ambulatoires ».
Cette réforme est une illustration supplémentaire du caractère ambigu du statut des internes, un trait commun à toutes les formations en alternance. Car les Dr juniors ne sont plus véritablement des étudiants ; ce sont des professionnels de santé à part entière qui exercent la médecine dans les cabinets médicaux comme en milieu hospitalier, où ils représentent une part non négligeable de l’offre de soins, plutôt sous-payée et parfois avec des horaires impossibles.
Cette quatrième année est donc pleine d'inconnues, avec notamment le fait que l'allongement des études des spécialistes en médecine générale va retarder d'un an les décisions d'installation. Cette quatrième année va-t-elle permettre d’attirer un plus grand nombre de spécialistes en médecine générale que les années précédentes vers l’ambulatoire … au détriment du secteur hospitalier, ou les étudiants vont-ils choisir de préférence la carrière hospitalière ? Les Dr juniors vont-ils infléchir leur projet d’installation en direction des zones les moins bien dotées ? Curieusement, la destination finale des internes de médecine générale des promotions précédentes n'est pas connue, entre les remplacements, les cabinets médicaux, les centres de santé ou les services hospitaliers … une donnée pourtant indispensable pour éclairer les différents acteurs d'une politique de formation sans cesse remise en cause.
Mémento des principales dispositions concernant la mise en œuvre de cette réforme
POUR EN SAVOIR PLUS
Instruction ministérielle : DGOS/RH2/DGESIP/2026/44 du 21 mai 2026 relative à la mise en œuvre de la quatrième année du diplôme d’études spécialisées (DES) de médecine générale
François Tuffreau, publié le 6 juin 2026