Trop d'administratifs ?

SOIGNER ET GÉRER

Derrière cette antienne à double sens, reprise régulièrement sur les réseaux sociaux, se cachent de vraies interrogations sur l'augmentation du pouvoir des gestionnaires dans les établissements de santé, et sur l'importance des tâches administratives qui accompagnent le temps de soins.

Les conflits de pouvoir à l’hôpital

Jean-Paul Dumond

Les Tribunes de la santé 2003/1 no 1

Les services de soins représentent 75 % des emplois

Dans les établissements de santé, les services de soins totalisent 75 % des emplois selon les données de la Statistique annuelle des établissements de santé 2024 (SAE*). Dans les cliniques, la proportion d’emplois des services de soins est plus élevée que dans les établissements publics : 78,4 % des emplois contre 71 % dans les établissements publics. Complément indispensable des unités de soins, pharmacies hospitalières, laboratoires de biologie médicale et services de radiologie représentent quant à eux près de 5 % des effectifs. 

8,4 % de personnels administratifs

Selon la même source, les services administratifs représentent 8,4 % des emplois, ce ratio étant plus élevé dans les cliniques que dans les hôpitaux.

Dans une tribune au « Monde », François Crémieux, directeur général des hôpitaux de Marseille, et Jean-Luc Jouve, président de la Commission médicale d’établissement du groupe hospitalier marseillais, ont critiqué l’idée reçue selon laquelle l’hôpital public souffrirait d’une bureaucratisation excessive et coûteuse. « Après des années de rigueur budgétaire, nos hôpitaux ne sont pas suradministrés ; ils manquent, au contraire, d’appuis administratifs et logistiques pour soulager les soignants », dénoncent même les auteurs de cette tribune.

Enfin, un emploi sur dix est classé dans le groupe très hétérogène des personnels techniques et ouvriers qui rassemble  ingénieurs, ambulanciers, personnels ouvriers (blanchisseries …). Le ratio est sensiblement plus élevé dans les hôpitaux publics (12,8 %) que dans les cliniques privées (5,1 %). Cette différence peut s’expliquer notamment par le fait que certaines activités, comme la blanchisserie par exemple, sont externalisées dans les cliniques alors qu'il s'agit d'une activité à part entière des hôpitaux publics.

 

Le pouvoir des gestionnaires s'est renforcé

Mais cette opposition soignants-administratifs ne se réduit pas à des ratios statistiques. Elle a des racines profondes à l'hôpital, où il y a des fonctions nobles, et d’autres qui le sont moins. "Traditionnellement, les rôles consistant à accueillir, comprendre une souffrance, proposer un soin et l’effectuer, d’un côté, et gérer des ressources, de l’autre, se réfèrent à des attitudes pratiques et des valeurs sans commune mesure », explique Jean-Paul Dumond, sociologue*. Pour l’auteur, cette opposition ne se comprend pas comme un conflit entre professions mais entre rôles, entre ceux dont le rôle « consiste à soigner, et ceux qui ont pour mission de gérer les ressources dont les premiers ont besoin pour travailler ».

Depuis trois décennies, cette relation s’est progressivement transformée suite à l’introduction d’outils de mesure médicalisés de l’activité hospitalière (comme le PMSI par exemple), et d'une classification des actes médicaux. La contrainte économique pèse aussi beaucoup plus fortement sur les budgets hospitaliers. Dorénavant, les gestionnaires hospitaliers, comme ceux des Agences régionales de santé, disposent d'une connaissance approfondie de l’activité des services, ce qui leur donne les moyens d’envisager des restructurations, si nécessaire.

Un exemple concret permet de mesurer l'importance prise par ces outils. Dorénavant, seuls certains établissements de santé sont autorisés à effectuer une liste d'actes chirurgicaux sélectionnés pour le traitement des cancers, régime d'autorisation mis en place par les ARS. Sans ces nouveaux outils, les responsables régionaux n'auraient pas eu la capacité de mener à bien une telle sélection.

 

Le renforcement du pouvoir des gestionnaires a eu pour conséquences "... le sentiment d’une perte de pouvoir de la part de ceux dont le rôle consiste à soigner et, en priorité, de la plupart des médecins. », conclue JC Dumond à partir de son étude menée en milieu hospitalier. « L’évolution actuelle … conduit à une mise en cause sensible de la liberté d’action des médecins … une évolution (qui) a un retentissement manifeste sur l’image professionnelle ».

Mais, sur le terrain, toutes les formules sont possibles et cette relation « … s’oriente, suivant les époques et les situations locales, vers la coopération cordiale ou vers le conflit explicite … chaque partie étant devant la nécessité de coopérer et disposant de bonnes raisons pour adresser de multiples reproches au partenaire insupportable et incontournable ». 

Quant aux jeunes générations de praticiens qui ont été formés dans cet environnement, ils ne connaissent pas forcément ce sentiment de déclassement.

 

Le "trop d'administratifs" a aussi une dimension très concrète

Enfin, le "trop d'administratifs" a aussi une dimension très concrète pour les soignants, affirme Thierry Brohan, ancien directeur des soins dans un hôpital public. Car, depuis plusieurs décennies, leur travail s'est alourdi de tâches dites administratives, en lien notamment avec les obligations de la certification qui nécessite un enregistrement des actes effectués pour chaque patient. Remplissage de tableaux de bord et relevés d'activité font partie de la journée de travail des infirmiers.


* Dans le tableau ci-dessus, les personnels médicaux sont intégrés dans le total des emplois sauf pour les cliniques dans la mesure où l’on ne connaît pas le temps de travail des médecins exercice à titre libéral. Les secrétaires administratives  (4 % des emplois) ont également été rattachées à ce groupe.

François Tuffreau, publié le 11 décembre 2025



Commentaires: 0